Les fiches pratiques

Le plus grand être vivant du monde est un champignon

Deux personnes observent une grosse touffe de champignons couleur de miel poussant sur un tronc de conifère mort, en forêt de montagne

Quand on demande quel est le plus grand être vivant de la planète, presque tout le monde répond la baleine bleue, et les plus renseignés citent le séquoia géant de Californie. Les deux réponses sont fausses depuis une trentaine d’années. Le recordman est un champignon, il vit dans une forêt de l’est de l’Oregon, et il est si étalé qu’on peut marcher dessus pendant des heures sans savoir qu’on ne quitte pas le même individu.

Une forêt qui mourait sans raison

L’histoire ne commence pas par une découverte mais par un problème. Dans la forêt nationale de Malheur, en Oregon, les forestiers constataient depuis longtemps des taches de mortalité : des zones circulaires où les sapins et les pins dépérissaient les uns après les autres, du centre vers l’extérieur, en laissant derrière elles des clairières d’arbres morts sur pied. Ce n’était ni le feu, ni les insectes, ni la sécheresse.

Le coupable était sous terre. Un armillaire, du groupe des champignons qui s’attaquent aux racines, progressait lentement d’arbre en arbre. Ce genre de foyer était bien connu. Ce qui ne l’était pas, c’est qu’il puisse s’agir d’un seul et même organisme sur une telle étendue.

Un seul individu, prouvé par l’ADN

Le déclic est venu du Michigan. En 1992, une équipe publie dans une grande revue scientifique un résultat qui fait sensation : un armillaire de trente-sept acres, environ quinze hectares, s’y révèle génétiquement identique d’un bout à l’autre. Un seul individu, estimé à mille cinq cents ans. La presse s’en empare, le surnom de champignon monstrueux circule, et les mycologues du monde entier se mettent à chercher plus grand.

C’est en Oregon que le record tombe. Les chercheurs du service forestier américain prélèvent des échantillons sur des dizaines de foyers répartis sur plusieurs kilomètres, cultivent les souches en laboratoire et comparent leurs marqueurs génétiques. Deux tests s’accordent : les prélèvements ne sont pas seulement de la même espèce, ils portent exactement le même génome. Ils appartiennent donc au même individu, issu d’une seule spore germée il y a des millénaires.

Les chiffres du géant

MesureValeur estiméePour comparer
Surface occupéeEnviron 965 hectares, soit près de 10 km²À peu près 1 350 terrains de football
Âge estiméDe 2 400 à 8 650 ans selon les hypothèses de croissancePlus vieux que la plupart des cathédrales
Masse estiméeJusqu’à 35 000 tonnesL’ordre de grandeur de 200 baleines bleues
Partie visibleDes touffes de chapeaux quelques semaines par anMoins d’un millième de l’organisme
Vitesse d’extensionQuelques dizaines de centimètres par anUn pas de marche, par année

Il faut prendre ces chiffres pour ce qu’ils sont : des estimations. La surface est mesurée avec une bonne précision parce qu’on peut échantillonner les bordures. L’âge et la masse, eux, reposent sur une extrapolation à partir de la vitesse d’extension observée, et les fourchettes publiées vont du simple au triple. Ce qui ne fait pas débat, en revanche, c’est l’ordre de grandeur : aucun arbre, aucun animal connu n’en approche.

Comment un champignon devient immense

Schéma en coupe : arbre sain, arbre malade et arbre mort reliés sous le sol par des cordons noirs appartenant au même organisme
Un seul organisme relie les racines de plusieurs arbres par des cordons noirs souterrains.

Le secret tient dans un organe que peu de gens connaissent. L’armillaire fabrique des rhizomorphes, des cordons noirs, souples et brillants, qui ressemblent à des lacets de chaussure et courent sous l’écorce des arbres et dans le sol. On les voit très bien en soulevant l’écorce d’une souche attaquée.

Ces cordons sont des autoroutes. Là où un mycélium ordinaire doit coloniser le sol fil à fil, le rhizomorphe traverse plusieurs mètres de terre pauvre sans se nourrir, pour aller toucher la racine suivante. Quand il l’atteint, il perce l’écorce et la colonise. L’arbre met ensuite vingt à cinquante ans à mourir, ce qui explique que les taches de mortalité s’agrandissent si lentement et si régulièrement.

Le reste du temps, cet organisme colossal est parfaitement invisible. Il ne se montre que quelques semaines à l’automne, quand des touffes de chapeaux couleur de miel sortent au pied des troncs morts. Ces touffes, ce n’est pas le champignon : c’est son appareil reproducteur, la partie qui produit les spores, comme une pomme sur un pommier.

Le même champignon pousse chez nous

Touffe dense d’armillaires couleur de miel, chapeaux finement écailleux, au pied d’une souche de conifère
L’armillaire couleur de miel pousse en touffes serrées au pied des souches, partout en France.

Voilà ce qui rend l’histoire concrète. L’espèce en cause est un armillaire, et le genre est très répandu en France. L’armillaire couleur de miel se rencontre dans à peu près toutes les forêts françaises, en touffes denses au pied des souches et des arbres affaiblis, avec son chapeau miel finement écailleux au centre et son anneau blanc laineux.

Les propriétaires de jardins le connaissent souvent pour de mauvaises raisons : c’est un des rares champignons capables de tuer un arbre fruitier en bonne santé, et les foyers de pourridié dans les vergers lui sont fréquemment attribués. Si vous vous demandez ce que signifie un champignon qui pousse sur votre arbre, l’armillaire fait partie des quelques espèces qu’il vaut mieux identifier.

Il est par ailleurs comestible jeune et bien cuit, mais mal supporté par beaucoup de personnes, et franchement indigeste cru. Sa vraie difficulté est ailleurs : il pousse en touffes sur le bois mort, exactement comme la galérine marginée, qui est mortelle. C’est une confusion à prendre au sérieux avant de mettre quoi que ce soit dans un panier.

Alors, est-ce vraiment un seul être vivant ?

La question est plus intéressante qu’il n’y paraît, et elle divise encore. Un partisan du record dira que tous les prélèvements portent le même génome, qu’ils descendent d’une même spore, et que le réseau était physiquement continu au moins à l’origine. C’est exactement la définition qu’on applique à un peuplier clonal ou à un banc de posidonie.

Un sceptique répondra que le réseau est aujourd’hui probablement fragmenté en morceaux qui ne communiquent plus, que chaque fragment vit sa vie, et qu’appeler cela un individu revient à confondre l’identité génétique avec l’unité physiologique. Un jumeau n’est pas son frère.

Les deux positions se tiennent, et le débat en dit long sur nos catégories : elles ont été taillées pour des animaux, où l’individu commence et finit avec un corps. Les champignons, eux, n’ont pas de corps au sens où nous l’entendons. Ils sont un réseau qui pousse, se ramifie, se rompt et repart, sans centre et sans contour net. Le plus grand être vivant du monde est peut-être surtout la preuve que la question était mal posée.

FAQ rapide

  • Un champignon du genre Armillaria, dans la forêt nationale de Malheur en Oregon. Il couvre environ 965 hectares, soit près de 10 km², et sa masse est estimée jusqu’à 35 000 tonnes.

  • Les estimations vont de 2 400 à environ 8 650 ans selon la vitesse de croissance retenue. Il n’existe pas de méthode directe pour dater un mycélium, ce sont des extrapolations.

  • Par comparaison génétique. Des échantillons prélevés sur des foyers distants de plusieurs kilomètres ont été cultivés puis analysés, et ils portent le même génome, ce qui indique une origine commune à partir d’une seule spore.

  • Pas vraiment. L’organisme est souterrain et sous l’écorce. On voit ses effets, des zones d’arbres morts, ses cordons noirs sous l’écorce des souches, et quelques semaines par an des touffes de chapeaux à la base des troncs.

  • Oui, le genre Armillaria est commun dans toutes les forêts françaises, notamment l’armillaire couleur de miel. Aucun foyer français connu n’atteint ces dimensions, mais le mécanisme est identique.

L’armillaire couleur de miel est parfois consommé jeune et bien cuit, mais il pousse en touffes sur le bois mort, exactement comme la galérine marginée, un petit champignon brun mortel. Ne ramassez jamais un champignon en touffe sur souche sans identification certaine.