Les fiches pratiques

Ce que le changement climatique fait aux champignons

Une femme en veste de pluie examine un petit champignon poussant sur un tronc couché et moussu, dans une forêt d'automne au sol sec

Il y a une phrase qu’on entend dans tous les coins à champignons depuis quinze ans : « ce n’est plus comme avant ». Les anciens la disent en regardant un sous-bois vide début octobre, les plus jeunes la répètent sans avoir de quoi comparer.

Pour une fois, les relevés leur donnent raison. Des chercheurs ont compilé des centaines de milliers de dates de récolte, dont certaines remontent aux années 1940, et le résultat est net : la saison des champignons n’est plus au même endroit dans l’année qu’il y a cinquante ans.

La saison glisse vers l’hiver

En 2008, une équipe norvégienne a repris soixante-six ans d’observations mycologiques, de 1940 à 2006. Son constat : depuis 1980, les champignons fructifient en moyenne près de treize jours plus tard qu’avant. Treize jours, c’est peu sur un calendrier, c’est énorme sur une saison qui tient parfois en six semaines.

Quatre ans plus tard, la même équipe, élargie à des chercheurs autrichiens, britanniques et suisses, a recommencé l’exercice sur près de 750 000 observations venues de quatre pays. Même conclusion, avec une nuance de taille : la saison ne se contente pas de se décaler, elle s’allonge. Elle démarre un peu plus tard et se termine nettement plus tard.

L’explication tient en deux mots : automnes doux. Tant que le sol reste tiède et humide, le mycélium continue de travailler. Ce qui arrêtait la pousse autrefois, c’étaient les premières vraies gelées de fin octobre. Elles arrivent aujourd’hui en novembre, parfois en décembre.

Des espèces qui sortent deux fois par an

La donnée la plus surprenante vient de Grande-Bretagne. En analysant cinquante-six ans de relevés portant sur 315 espèces, des chercheurs ont montré que la première sortie de l’année arrive plus tôt et la dernière plus tard. Bout à bout, la période de fructification a pratiquement doublé.

Plus étonnant encore, de nombreuses espèces qui ne sortaient qu’à l’automne fructifient désormais deux fois par an, une fois au printemps et une fois à l’automne. Autrement dit, le mycélium travaille sous terre plus longtemps et plus intensément qu’avant.

Un détail a intrigué les auteurs. Chez les espèces qui vivent en symbiose avec les arbres, le retard ne se voit que sous les feuillus, pas sous les conifères. Les feuillus gardent leurs feuilles plus tard dans la saison, envoient du sucre à leurs partenaires souterrains plus longtemps, et la pousse suit ce calendrier décalé.

Comparaison de la durée de la saison des champignons avant et aujourd'hui
La saison ne s’est pas seulement décalée, elle s’est étirée par le bas et surtout par le haut.

La sécheresse, le vrai coup dur

Des automnes plus longs, sur le papier, c’est une bonne nouvelle pour le cueilleur. Sauf qu’un champignon a besoin de deux choses, la chaleur et l’eau, et que le réchauffement n’en apporte qu’une.

La chaleur prolonge la saison, mais elle assèche le sol. En 2022, après un été de sécheresse exceptionnelle en France, la pousse a démarré avec près d’un mois de retard et beaucoup de coins habituels n’ont rien donné du tout. Il ne suffit pas qu’il pleuve : encore faut-il que la pluie pénètre. Une averse violente sur un sol durci ruisselle et repart sans avoir humidifié grand-chose.

Cèpe poussant sur un sol de chênaie desséché et craquelé
Un sol qui a cuit tout l’été ne se réhydrate pas en une averse : l’eau ruisselle et repart.

C’est le paradoxe de ces dernières années. La fenêtre théorique s’élargit, et le nombre de jours réellement favorables, lui, se réduit. Une saison peut très bien être longue et pauvre.

Ce qui bouge n’est pas ce qu’on croit

Quand on parle de la saison des champignons, on parle en réalité d’un détail. Le champignon, c’est le mycélium : un réseau de filaments qui vit dans le sol ou dans le bois, parfois depuis des décennies. Ce qu’on ramasse n’est que son organe reproducteur, sorti quelques jours pour disperser des spores.

Un mycélium ne décide pas de fructifier à une date. Il le fait quand trois conditions se rejoignent : assez d’eau dans le sol, une température qui chute d’un cran, et assez de réserves accumulées pendant l’année. Le réchauffement ne déplace pas le champignon, il déplace le moment où ces trois conditions se rencontrent.

C’est pour cela qu’une année sans champignons n’est pas une année sans mycélium. Le réseau est toujours là, il attend. Et c’est aussi pour cela que le retard observé n’est pas le même partout : sous les feuillus, le sucre envoyé par l’arbre arrive plus tard dans la saison, alors que sous les conifères, qui gardent leurs aiguilles, le calendrier bouge beaucoup moins.

Une étude suisse ajoute une inquiétude à cette mécanique : le réchauffement modifie la composition même des champignons du sol, et les sites froids sont les plus touchés. Ce qui se joue là n’est plus une question de dates, mais de qui vit encore sous nos pieds.

Les gelées qui reculent

La date de la première gelée sérieuse décide de la fin de votre saison. Notez-la chaque année dans un carnet : c’est devenu le meilleur indicateur de la durée de l’automne dans vos bois, bien plus fiable qu’une date fixe au calendrier.

Les sorties de printemps

Des espèces réputées automnales qui pointent en avril ou en mai ne sont plus une curiosité. Si vous en croisez, notez l’espèce, le lieu et la date : ce sont exactement les observations que les sociétés mycologiques compilent.

Les coins qui s’éteignent

Un coin à cèpes qui ne donne plus rien trois ans de suite n’est pas forcément épuisé. Il est souvent devenu trop sec. Regardez si le sol y reste humide deux jours après une pluie, et comparez avec un fond de vallon voisin.

Ce que ça change pour le panier

Rien de dramatique pour le cueilleur, mais quelques habitudes à revoir.

  • Sortir plus tard dans l’année : dans beaucoup de régions, novembre est devenu un mois sérieux, et plus une fin de saison symbolique.
  • Suivre la pluie plutôt que le calendrier : le déclencheur reste une bonne pluie suivie de nuits douces, avec dix à quinze jours d’attente selon les espèces.
  • Monter en altitude ou remonter vers le nord quand la plaine a cuit tout l’été.
  • Changer de coins plutôt que d’insister : les versants nord et les fonds de vallon gardent l’humidité bien plus longtemps que les crêtes exposées.

Et une chose ne change pas : une saison décalée n’a jamais rendu un champignon plus facile à identifier. Une espèce trouvée à une date inhabituelle reste la même espèce, avec exactement les mêmes sosies.

Le mémo à emporter

Ce qui a changéCe que disent les relevésCe que ça veut dire en forêt
Date de fructificationEnviron treize jours plus tard depuis 1980 (Norvège, 1940 à 2006)Sortir plus tard qu’on ne le faisait
Durée de la saisonNettement allongée dans quatre pays européensNovembre devient un mois utile
Nombre de sortiesBeaucoup d’espèces fructifient deux fois par an au Royaume-UniGuetter aussi le printemps
Feuillus et conifèresLe retard ne concerne que les feuillusLes pinèdes suivent un autre calendrier
Eau disponibleSécheresses plus fréquentes et plus longuesUne saison longue peut rester pauvre

Ces chiffres viennent de relevés européens, pas d’une modélisation. Ils décrivent ce qui s’est déjà produit, et rien ne dit que la tendance s’arrêtera là.

FAQ rapide

  • Personne ne peut le dire espèce par espèce. Ce que montrent les relevés, c’est que la saison bouge et que les sécheresses pèsent lourd. Certaines espèces y gagnent, d’autres reculent, et les bois froids d’altitude sont les plus susceptibles de changer de visage.

  • Des mycologues signalent des espèces méridionales observées plus au nord qu’auparavant, mais les données restent dispersées et difficiles à interpréter. Les champignons sont beaucoup moins bien suivis que les oiseaux ou les papillons.

  • Oui. La liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature compte environ 1 300 espèces de champignons évaluées, dont plus de 400 sont menacées d’extinction. C’est une toute petite fraction de ce qui existe, faute d’évaluations.

  • Avant de conclure à la surcueillette, regardez l’eau. Un sol qui sèche en profondeur, une coupe forestière qui a ouvert le couvert, un versant devenu trop exposé : ce sont les causes les plus fréquentes, et elles sont souvent réversibles.

  • Oui, de quinze jours environ par rapport aux habitudes d’il y a trente ans, et surtout se caler sur les pluies plutôt que sur une date. Le carnet de cueillette reste le meilleur outil pour voir la dérive chez soi.

Les dates changent, les règles d’identification non. Un champignon trouvé en dehors de sa saison habituelle reste à vérifier espèce par espèce, avec les mêmes critères et les mêmes précautions. En cas de doute, faites contrôler votre récolte par un pharmacien ou une société mycologique, et en cas de troubles après un repas de champignons, appelez le 15 ou un centre antipoison.